Bleu comme l'enfer

par Zelda Zonk

31 mai 2008

JCVD, sex et sushis

J’ai fait six kilomètres en voiture derrière un bus dont le cul était orné de l’affiche du dernier film de Van Damme. Bien sûr, j’aurai pu le doubler, ce bus, mais Jean-Claude me regardait d’un air si triste que j’ai pas osé. « ne me quitte paaas » semblait-il dire, alors, bon, j’ai plafonné à 30 à l’heure en traversant le bois jusqu’à la piscine. Je l’ai quitté un peu avant la grande descente qui mène au Pavillon Baltard, j’ai cru voir une larme dans son œil, mais j’ai refusé de me laisser attendrir, je ne peux pas me le permettre.

J’ai nagé dehors, sous le ciel lourd et orageux, le regard braqué sur les arbres feuillus du bois. Parfois, tant de verdure foisonnante me fout le moral à zéro, j’ai du mal à m’expliquer ça, mais peut-être qu’en fait, c’était la faute de Jean-Claude et son regard de cocker.

En rentrant, je me suis surprise à penser à ce type qui habitait pas loin de là et dont j’étais véritablement folle, il y a quelques années, les larmes amères que j’ai versé pour lui, alors qu’il ne valait pas une cacahuète. Les rares fois où mon système lacrymal se déclenche, c’est toujours pour de mauvaises raisons. Quand je pense à tout ce temps perdu à courir après un crétin dont la seule qualité était d’avoir un peu d’imagination au lit, je me dis que la dépendance sexuelle est une des pires fumisteries que j’ai connue de toute ma vie.

Heureusement, mes ruminations mentales ont été coupées nettes à la vue du Sushi Shop qui vient de s’ouvrir dans ma ville après des mois de travaux. J’ai pillé comme une folle au risque de provoquer un carambolage pour me garer devant, les papilles en émoi. Je suis accro à la cuisine japonaise, et cette dépendance est bien moins destructrice que celle évoquée plus haut, la preuve en est que je ne chiale pas si on m’en prive, et dans le pire des cas, je sais les préparer toute seule. (à la réflexion, c’est la même chose pour le sexe, mais je m’égare).

Bon. Alors, les Sushi Shop, c’est de la gastronomie japonaise revisitée par Cyril Lignac, mais si, tu sais, ce cuisinier aussi appétissant que sa cuisine. Je commençais à me lasser des traditionnels sushis, sashimis et consorts, et voilà-t-y pas que je découvre des trucs aussi ébouriffants que des Soya Rolls au poulet pané, concombre, sauce spicy, mangue et masago. Y’a même de la salade d’algues, le genre de truc que ma fille me réclame depuis des siècles. (ma fille a toujours eu des goûts étranges en cuisine, par exemple, elle bouffe des bigorneaux crus et des gousses d’ail au petit déj’). Personnellement, pour moi qui suis une fille de bords de mer, les algues, ce sont ces trucs qui pourrissent sur la plage dans une odeur de fin du monde, l’idée de les avaler m’est totalement étrangère. Eh bien, tu me croiras ou non, mais c’est BON. (enfin, ça se mange, quoi, je ne me relèverai pas la nuit non plus pour terminer la barquette).

C’est bizarre, mais plus j’avance en âge, plus je chipote sur la bouffe. Depuis toute petite, mon but inavoué est de me passer totalement de nourriture, j’ai toujours trouvé humiliant d’être soumise à de telles nécessités biologiques ; les repas qui traînent en longueur me sont un véritable supplice, une perte de temps criminelle à mes yeux. Le résultat, c’est que j’ai passé la totalité de mon existence à crever à moitié de faim dans l’espoir insensé d’arriver un jour à me passer totalement de manger, un peu comme le fumeur qui tente de stopper le tabac en diminuant chaque jours ses clopes. Pour tout dire, j’y suis presque arrivée, maintenant je trouve que même un sushi, c’est lourd, à cause du riz. Un jour, j’essaierai d’arrêter de pisser, aussi, parce que quand je vois le temps que ça me prend, sur une journée entière, c’est hallucinant. On se demande bien comment une espèce comme la nôtre a pu évoluer (enfin, toutes proportions gardées) avec tant de contraintes physiologiques. Un jour, j’ai connu un homme fascinant : quand on lui proposait de se mettre à table, il répondait, interloqué : « m’enfin, j’ai déjà mangé, hier ! ». Même chose pour le sommeil : « J’ai fait une sieste il y a trois jours, je ne vais tout de même pas aller me coucher maintenant ! ». Jamais, je ne le voyais fréquenter des lieux aussi triviaux que les toilettes ou la salle de bain. Ce dernier point m’avait un peu alarmée, mais à ma grande stupéfaction, il ne sentait même pas mauvais. A croire qu’il était autonettoyant. Le matin, après une nuit de beuverie, il était frais et rose, avec une haleine de fée, sans même un cerne sous l’œil. Un alien. A la longue, je crois que j’aurai fini par le détester, il avait toutes les qualités du monde : beau à se rouler par terre, (putain, qu’il était beau ! je pouvais passer des heures à le regarder en silence, en transes, avec autant d’émotion que je si je contemplais la muraille de Chine) toujours souriant, jamais désagréable (je l’ai vu changer une roue sous la pluie, en retard à cause d’un de mes caprices, en sifflotant « Love cats » des Cure, sans même un juron), peu bavard mais attentif, et même quand il m’a quitté, il l’a fait avec une telle gentillesse que je n’ai jamais, comme pour les autres, envisagé de dynamiter son appartement et de lancer un contrat sur sa tête.

J’ai bien essayé de le faire sortir de ses gonds, les gens trop calmes me rendent nerveuse, mais il m’opposait une telle résistance souriante, affectueuse et polie que j’ai fini par rendre les armes.

Bon, bien sûr, il y avait un léger inconvénient. Toute cette perfection dans l’abstinence (absence de bouffe, de sommeil, de crasse et de mauvaise humeur) s’étendait dans le domaine du sexe. Indifférence royale, mais là, aussi, avec tant de classe et de naturel que je ne m’imaginais pas une seconde lui en demander les raisons, ç’aurait été aussi vulgaire que d’interroger E.T. sur le gestion de sa vie sexuelle. Beaucoup plus tard, je me suis aperçue que le même schéma s’était répété avec toutes ses copines (non, il n’était pas gay, ç’aurait été trop simple), et que toutes, sans exception, avaient accepté la règle du jeu sans moufter. Des années plus tard, elles en parlaient encore avec un trémolo ému dans la voix, comme du type le plus attachant qu’elles aient jamais connu. C’était le genre de type à qui tu es incapable d’en vouloir lorsqu’il te quitte pour une autre, tout juste si tu ne te mets pas à genoux pour le remercier d’avoir consenti à partager un bout de sa vie avec toi.

Va comprendre, va savoir ce que les femmes attendent d’un homme. Va comprendre pourquoi je parle de lui plus de 20 ans après, alors que j’ai presque oublié les Supermen de la baise qui on pu croiser mon chemin et qui m’ont piétiné le cœur avec allégresse après m’avoir fait grimper aux rideaux. Et va trouver une chute à cette note, après Jean-Claude Van Damme, la piscine et les sushis ???

Je sais : ce type, c’était l’équivalent humain du sushi : beau, léger, délicat, sans conséquences néfastes, un rêve, une brume. Maintenant, il est certainement devenu gros, chauve, encombré d’une épouse acariâtre et d’enfants odieux, mais ce qui est formidable, c’est que je ne le saurai JAMAIS.

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15 mai 2008

Voilà. On l’a enterré G. entre Madame Hanus et Monsieur Silence. Je pense qu’il aurait apprécié l’ironie de la situation.

C’était tellement étrange de retrouver là ces gens avec qui j’ai tant ri. La superposition des souvenirs de fête que j’ai gardé d’eux et leurs visages figés dans la stupeur de ce jour, c’était quelque chose d’infiniment triste, parce que malgré toutes nos promesses de garder le contact, je me doute bien que notre petit clan disparate va s’évanouir à jamais. Que ces liens fragiles tissés entre nous par le hasard vont disparaître, parce que G. en était le centre.

J’aimerai bien que les larmes viennent, pour nettoyer tout ça, mais rien à faire. Aujourd’hui, un petit monsieur chinois à qui je faisais de la monnaie pour le parcmètre m’a dit, en cherchant ses mots : « votre gentillesse est comme un parfum dans ma journée. ». Je me suis demandée combien de rebuffades il avait subi pour être si reconnaissant pour un acte, somme toute, banal. Je ne suis pas un boy-scout à l’affût de ma BA de la journée, mais j’essaie juste de donner ce que je peux à ceux qui me sollicitent, parce que peut-être bien que j’ai besoin de leurs sourires pour parfumer ma journée, moi aussi.

Absurdement, parce que j’avais cette idée fixe que pleurer dissiperait ce truc lourd dans mon plexus solaire, je me suis enfilée en boucle toutes les chansons tristes que j’avais sous la main. Que dalle, œil sec, esprit fuyant. Quelque chose en moi refuse de s’exprimer par le canal lacrymal. C’est dommage parce que je sais aussi que c’est la meilleure façon de ne jamais faire le deuil de quelqu’un ; et comme par ailleurs, personne ne m’a appris comment on acceptait un deuil, je reste comme une conne avec mes morts sur les bras.

Ce n’est pas un drame, je leur parle, j’ai bien conscience qu’ils ne sont plus dans ma dimension à moi, mais c’est juste un détail. Je fréquente plein de gens vivants, aussi, je te rassure, mais ce n’est pas parce qu’eux et moi avons l’insigne privilège d’être vivants sur cette terre qu’ont a forcément des atomes crochus.

Sinon, on a des orages dantesques, ça convient bien à mon humeur du moment.

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12 mai 2008

Comme toujours lorsque la situation m’échappe, je me suis lancée dans une foule d’activités plus frénétiques les unes que les autres. J’ai fait des tonnes de pain, (malaxer la pâte, c’est une façon intéressante de vider ses rancoeurs et de régler certains comptes avec le monde ; tu fais une petite statue façon vaudou, et tu l’écrases d’un coup de poing, une petite lueur de revanche dans l’oeil) de quoi nourrir une horde de réfugiés roumains. J’ai planté des tas de truc dans des pots, sous l’œil impitoyable du chat qui se prétend expert en jardinage. J’ai repeint en jaune indien une porte, en choisissant exprès une peinture chiante à étaler, de la laque, et je me suis absorbée là-dedans, l’œil vide et l’esprit en vadrouille.

Si je réfléchis bien, l’entretien de mon appartement au cours de ces dernières années n’a été assuré que grâce à une série de coups durs ; à chaque catastrophe, j’en repeins un bout. Il en va de même dans ma vie pour les Grandes Décisions (partir seule en voyage, accepter un boulot, adopter un animal, se faire couper les cheveux, se faire refaire le nez, apprendre le serbo-croate, tomber enceinte, ce genre de trucs) : ma motivation ne se déclenche que pour m’éviter de me casser la gueule dans des pensées funestes, comme si je marchais sur un tapis roulant qui s’emballe et que je cherche à me rattraper à un appui quelconque.

Dans les bons moments, je ne fais strictement rien, aucune envie créative ne vient m’occuper l’esprit, je me contente de vivre, quasi-végétale. J’en déduis donc que si ma vie avait été un long fleuve lisse, je ne serai qu’une plante grasse dénuée de tout autre projet que de capter la lumière, avec pour tout environnement un taudis délabré. Tout ça pour en venir à un concept pas vraiment inédit, mais toujours utile à rappeler : les coups durs sont le moteur de la motivation humaine.

Alors maintenant, j’ai une belle porte jaune, hommage dérisoire aux cow-boys urbains qui tombent des tours.

« Alors, je pense à Dean Moriarti ».

Un gars de la race solaire, ouais.

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06 mai 2008

Six jours d’incertitude, de versions tellement contradictoires de cette soirée fatale que l’espoir fou qu’il ne soit pas mort, mais planqué quelque part pour échapper à ses dettes a surgi dans notre esprit.

Il faut nous comprendre : il y avait au moins 4 personnes dans l’appartement au moment des faits, et nous n’avons pu parler qu’à l’une d’entre elle. Qui n’a cessé de changer de version. Qui semble agir comme si rien ne s’était passé. Mais on ne peut rien déduire de la réaction des gens face à un drame, en particulier des hommes. Or, jusqu’ici, je n’avais que des opinions et des témoignages d’hommes de son entourage. Autant dire trois phrases laconiques.

Pour accepter, il nous faut savoir, mettre des mots, retracer la chronologie de cette soirée. J’ai eu le sentiment d’être la seule à vouloir connaître les détails tant le silence était épais, tant j’avais l’impression que tout le monde voulait classer cette histoire. Et puis, ce soir, E., son ex, a appelé. Et j’ai enfin pu parler à une FILLE, partager ses doutes, sa colère, lui décrire ces quatre dernières années qui ont précédé la chute de G.

Je vais essayer de te raconter, parce que je ne veux pas qu’il sombre dans l’oubli trop vite, comme un colis encombrant dont on se débarrasse avec un soupir secret. Comme son chien : sa famille a décidé de le faire piquer, parce que personne n’en veut. Trop agressif, paraît-il. Je n’ai pas de mots pour dire mon impuissance, mon horreur devant la barbarie de tout ça. Même E. son ex, n’en veut pas, pourtant c’était SON chien, avant qu’elle ne parte. Elle craint qu’il n’accepte pas son nouveau mec. Je crains qu’il ne dévore mon teckel et mes enfants. Nous sommes toutes les deux complices de cette horreur, mais nous allons laisser faire.

Nous allons aussi accepter que la mort de G. fût inéluctable. Nous allons nous rassurer en nous disant que nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, alors qu’on l’a laissé s’enfoncer sous le fallacieux prétexte que tout le monde se remet d’une rupture, et qu’il n’y avait pas de raison que ce soit différent pour lui.

Marche ou crève, mon gars.

Je crois qu’il a très bien saisi le message.

Je ne peux pas tout écrire en une seule fois, ça va me prendre du temps. Je le ferai par morceaux, par bribes, mais il faut que je l’écrive, je ne sais même pas pourquoi, il le faut, c’est tout. Si j’attends trop, je ne pourrais plus en parler. Demain, cette nuit, plus tard, mais trouver les mots, si dérisoires soient-ils, pour ne pas que la peine s’enkyste au fond de moi, pour comprendre, pour accepter.

Pour pouvoir pleurer, aussi, peut-être, parce que jusqu’ici, je n’y arrive pas.

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04 mai 2008

For G.

Greg a sauté de son 8ème étage dans la nuit du 30 avril au 1er mai.

J'ai planté un olivier, aujourd'hui, pour lui.

Je ne sais pas quoi dire, je me sens comme un bloc de pierre.

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25 avril 2008

une carrière étouffée dans l'oeuf

Demain je pars.

Quand j’étais petite, je pensais que quand je serai grande, on se télétransporterait à tout va d’un endroit à l’autre en 4 nano-secondes, et que ces histoires d’autoroute et de bagnoles appartiendraient à la préhistoire. En réalité, je croyais fermement que le monde serait un genre de Donaldville du futur conçu par Géo Trouvetou.

Je t’aurai bien mis une image, mais, à ma grande indignation, les inventions de Géo Trouvetou sont quasiment absentes de Google : c’est un scandale, et je compte bien y remédier dès que j’aurai cinq minutes en créant un site exclusivement réservés aux aficionados de ce personnage mythique si injustement oublié.

« Dessinez le monde de demain » : c’est ce qu’on demandait aux gamins des écoles primaires des années 70. On s’appliquait à crayonner des maisons rondes, de craquignolles soucoupes volantes roses, de l’herbe bleue et un ciel rouge. Tu remarqueras qu’on ne demande plus jamais ce genre de dessin aux gosses de maintenant, on a trop peur qu’il nous pondent une resucée de « Guernica », ça nous donnerait mauvaise conscience. Oh, j’oubliais, il y avait tout plein de petits robots craquants et inoffensifs, qui nous apportaient des glaces sur un plateau dès qu’on claquait des doigts.

Or, secrètement, à cette époque, j’avais déjà un plan de carrière très précis. Je serai

fantomiald

Ou

fantomette

Et rien d’autre.

Fantomiald, parce que son histoire de repère secret accessible par un ascenseur caché dans son armoire, ça correspondait sec à mes fantasmes. Et Fantômette, parce qu’elle habitait une maison ronde en forme de flying saucer et qu’elle n’avait pas de parents sur le dos pour lui dire de ne pas rentrer après 22 heures.

Après, je me suis renseignée, il n’existait pas d’études qualifiantes en Fantomiald et Fantômette, première désillusion sur le monde du travail, une vocation brisée dans l’œuf.

Jamais Fantomiald ou Fantômette ne se seraient abaissés à monter connement dans leur vieille Peugeot pour s’enfiler 1000 bornes de route. Ils auraient sorti des réacteurs de leur coffre, ou greffé une hélice sur le toit de la bagnole, et vole, Coco.

Bref.

Demain, je pars.

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23 avril 2008

Post-départ

Presque chaque soir, je m’assieds devant mon clavier aux alentours de 18 heures. En réalité, je me claquemure dans mes 10 m2 de chambre pour fuir le bordel ambiant, les caprices de Filla, les revendications du Grand Duduche et les plaintes du grand mâle.

Presque chaque soir, je commence une note super-chiadée, avec les bons mots à la bonne place, avec l’espoir insensé que je parviendrai à la finir et à alimenter ce blog qui ressemble à un terrain vague dont même les rats ont fui.

Mais rien à faire. Ma porte fermée, pourtant symbole évident d’un BESOIN DE SOLITUDE INTENSE ne rebute personne. L’Homme entre, tout sourire, avec un subit besoin de me faire la causette, et ressort tout vexé quand je lui signifie que j’ai envie d’ECRIRE, pas de causer. Les gamins entrent en coup de vent pour me faire l’arbitre de leurs bagarres et repartent, furibonds de mon non-interventionniste, en claquant la porte avec rage. Un peu de plâtre du plafond tombe sur mon clavier sous la violence du choc, je leur cavale après, éructant des menaces, je me rassois, je rallume une cigarette, les mains tremblantes. Las de tout ce raffut, le chien vient gratter à ma porte, bientôt suivi du chat dans sa quête désespérée d’un territoire neutre. Je colle La Sonambula by Maria Callas en boucle à fond histoire de noyer le bruit ambiant, les jours de grande crise, j’intercalle avec « Walls of Jeriiiichoooo » des Virgins Prunes, ça fait tellement peur aux gosses qu’ils en restent tétanisés. Ces derniers temps, j’ai ressorti les Sisters of Mercy, je veux un son lourd, bien hypnotique, pour m’y noyer et oublier l’extérieur.

Au bout d’une heure, j’ai réussi à aligner 3 phrases correctes, mais alors mes yeux se mettent à me piquer atrocement sous l’effet de la fumée des cigarettes que j’allume à la chaîne. Je pourrais bien évidemment ouvrir la fenêtre pour aérer, et par là-même enchanter mes oreilles avec le « Florent Pagny chante Brel » de mon crétissime voisin du dessus, mais va savoir pourquoi, je ne peux m’y résoudre.

De guerre lasse, j’abandonne l’affaire, les yeux larmoyants et une migraine tenace chevillée aux tempes, et je m’éjecte de mes 10 m2 enfumés, la bave aux lèvres, prête à trucider le premier bipède qui croisera ma route. (généralement à l’heure où le téléphone sonne pour me proposer une super affaire de double-vitrage à prix cassé.)

Je ne m’appartiens pas. Je relève du domaine public, chacun passe et se sert, me grignotant au passage, pillant mes réserves d’énergie sans vergogne. Je livre une lutte incessante pour tenter de rassembler quelques instants de liberté et assumer néanmoins tout le reste, mais le verdict est toujours le même : je n’y arrive pas et je ressors de cette course contre la montre frustrée, épuisée et dans une rage noire. Le jour où on me foutera enfin la paix, j’aurai 60 ans et zéro neurones, il sera bien temps.

Comment dire ? Je ne me rappelle pas avoir vécu seule plus d’un mois, de toute ma vie. Même quand j’étais célibataire et nullipare, je finissais par me faire squatter, parce que j’ai un mal fou à dire non à l’envahisseur. Une partie de moi-même est prête à faire ami-ami avec le premier venu, à sauter à pieds joints sur tout plan foireux pourvu qu’on rigole, alors que l’autre ne rêve que de silence, d’isolement, loin, très loin de l’humanité grouillante. (avec des poules : j’ai toujours rêvé d’avoir des poules.).

Donc, à chaque fois, le schéma se répétait, identique : je laissais plein de gens se greffer sur moi, envahir mon espace vital, ma baignoire et mon frigo, dans une euphorie passagère, youpi c’est la grosse teuf, jusqu’à ce que je les foute dehors quelques mois plus tard avec pertes et fracas pour cause d’indélicatesse. J’avais, vis-à-vis de ce genre de parasites, un seuil de tolérance ahurissant. Ou une curiosité masochiste, celle de savoir jusqu’où on pouvait abuser de moi avant que je n’explose.

Je ne suis plus dans ce cas de figure actuellement, ça va sans dire : aucune comparaison entre ces sympathiques pique-assiettes de mon hospitalière jeunesse et les proches qui m’entourent. Aucune, vraiment.

Il va sans dire que je suis entourée de gens affectueux, attentifs à mon bien-être, d’une exquise courtoisie, toujours de bonne humeur, une vraie pub Ricoré. Mes enfants sont des ectoplasmes muets et souriants, et leur père déborde d’allégresse du matin au soir, une fée. Il me suffit de remuer le nez pour que l’univers s’agence selon mes désirs. Enfin, bref. En exclusivité, je te livre un extrait de mon bonheur familial :

samantha

Oui, bon, je sais, c’est teeeellement enrichissant, tout ce fourmillement d’humanité à mes côtés : après tout, je pourrais aussi bien crever seule sous ma tente sur un coin de talus du périf’ nord, abandonnée de tous. De quoi je me plains, on se le demande, hein. On va encore me prendre pour une ingrate.

La semaine prochaine, si tout va bien, j’écrirai de jolies choses sur la mer, qu’on voit danser, au fond des golfs clairs, ses reflets d’argent, tous ces trucs, tu vois ?

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27 mars 2008

Porcinet for ever

J’ai réussi à imposer la voix de Porcinet. Je suis trop bonne sur ce coup-là, ils ont craqué. Donc, maintenant, on a un crocodile qui parle avec une voix de petit cochon. Le problème, c’est qu’ils veulent maintenant une voix de Winnie l’Ourson pour le second personnage, et Winnie, il m’inspire PAS DU TOUT, je sais pas faire.

J’en ai ma claque, de ce doublage. On en est au quatrième remaniement de dialogue, parce que la productrice chicane, je sens la pharyngite venir tellement j’ai forcé sur ma voix. Ce qui m’apparaissait au départ comme une joyeuse rigolade est en train de tourner au calvaire vocal.

Inutile de chercher un quelconque réconfort auprès de mes proches ; passer mes après-midi à déclamer des dialogues absurdes d’une voix de cochon sur le canapé de ma copine (bombardée metteur en scène par défaut) ne les émeut pas une seconde. Heureusement qu’elle, elle me prend au sérieux : je suis sa star, elle me gave de thé au citron tellement elle a peur que je me retrouve aphone et que je ruine son projet. Bientôt, je vais faire des caprices, j’exigerai que l’assistante du metteur en scène (la coloc de ma copine) m’amène sur le champ des sushis, de la soupe chinoise au poulet et un Daïquiri frais mais sans glaçons, s’il te plaît, ma poulette.

Qu’on en finisse, merde alors. C’est ahurissant le nombre de personnes qu’il faut mobiliser pour mettre sur pied un petit truc de rien du tout, et faire coïncider les disponibilités et les caprices de chacun. On se demande toujours comment quelque chose de concret peut sortir de tout ce bordel ; j’observe avec beaucoup d’intérêt la productrice qui vieillit de 10 ans à chaque jour de retard, mais c’est sa faute aussi, elle n’avait qu’à pas pinailler autant sur des détails, voilà.

Je suis plus crevée que si j’avais fait un marathon, et bien sûr, j’ai réussi à me faire surprendre par une averse, j’étais trempée de la tête aux pieds.

Bon, je vais essayer de tenir encore quelques heures sans trop parler, ni fumer, et à vrai dire sans manger parce que j’ai la gorge si irritée que rien ne passe.

Demain, Porcinet aura la voix caverneuse de Nick Cave, faudra faire avec.

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19 mars 2008

Mes potes partent en sucette, je les vois s’effondrer les uns après les autres comme un château de cartes branlant, fauchés par les maladies, les chagrins d’amour et les regrets divers.

Ma première impulsion, c’est d’avoir de la peine pour eux, mais juste après, je me demande égoïstement quand arrivera mon tour. D’un point de vue visuel, c’est comme si les obus pleuvaient de partout, et que, du fond de mon petit bunker privé, j’attendais celui qui m’est destiné en comptant les cadavres.

Je deviens une experte en phrases réconfortantes, ça ne mange pas de pain et ça ne m’engage pas. Mais dans le fond, et je ne suis pas la seule, eh, je ne sais pas bien faire face à la souffrance des autres, sans doute parce que j’ai toujours soigné les miennes à coup de pied dans le cul. Et puis, je suis une véritable éponge, j’absorbe les problèmes des gens sans recul et ça me rend littéralement malade. Alors, je devrais être contente d’avoir développé au fils des années cette espèce de froideur qui me fait prendre un peu de distance, mais va savoir pourquoi, ça ne me satisfait pas tant que ça.

Sinon, un chat s’est fait écraser devant mes yeux par ma faute, involontaire, soit, mais je n’ai pas trop envie de m’étendre sur le sujet, sinon pour préciser que depuis, je me sens nuisible au-delà de toute imagination, je ne crois pas que ce soit nécessaire que je fasse un schéma précis pour exprimer dans quel état d’esprit je me trouve.

A part cela, j’ai enfin saisi que quelqu’un me faisait la gueule depuis des mois sans que je m’en rende compte, je sais exactement pourquoi, une petite phrase qui n’a pas plu, mais j’ai la conscience tranquille là-dessus, si l’autre n’a pas supporté ça, c’est qu’il a un problème, pas moi. A partir du moment où tu exprimes tes opinions à tout va, il faut admettre d’être contredit, ou sinon tu te tais. Rien ne m’énerve plus que ceux qui se drapent dans un silence outragé parce que tu as osé ne pas être d’accord avec eux, c’est d’une couardise sans nom. J’ai nettement plus de respect pour un « je t’emmerde » bien senti que pour une bouderie d’ego mal placée.

En même temps, l’ironie de la chose, c’est que personne n’ose jamais me dire « je t’emmerde », à part des inconnus fous furieux au volant de leur Land Cruiser quand je leur bloque la route (mais il faut bien reconnaître que même dans ce cas, c’est toujours moi qui les emmerde, et non l’inverse), alors que je n’attends que ça.

Sinon, j’ai une furieuse envie de cavaler à poil sur une plage tropicale en poussant des cris sourds et inarticulés, une bouteille de vodka dans une main et n’importe quoi d’équivalent dans l’autre, pour oublier tout ça, les amis qui s’effondrent, le chat que, bref.

Au lieu de ça, demain, je vais prêter ma voix au doublage d’un crocodile, plus exactement d’une famille de crocodile. J’ai des doutes concernant le papa croco, je ne peux m’empêcher de lui coller un accent black à couper au couteau qui fait soupirer d’agacement le type de la synchro, au cinquième « CUT ! » (oui, il dit « cut », on n’est pas là pour rigoler, non plus), j’ai bien senti que je ne m’en ferai pas un copain. Bon, j’imite très bien Porcinet, le pote de Winnie l’ourson, mais ma suggestion de changer le personnage principal en cochon a été refusée avec mépris, le thème, c’est le crocodile, point final.

J’ai donc la journée pour faire émerger le crocodile qui sommeille en moi, je vais prier Marlon Brando, mon fantôme favori, qu’il m’envoie ses lumières.

Avec tout ça, ma pratique de l’italien n’a pas avancé d’un poil. La vie est étrange : tu te programmes un truc précis, parfaitement défini, comme d’apprendre une langue en quatre semaines, et tu te retrouves en train d’essayer désespérément de rentrer dans la peau d’un crocodile, en déclamant devant ta famille morte de rire des dialogues ridicules. Ils ont bien du mal à croire qu’on me paie pour ça, ma crédibilité à leurs yeux est tombée largement en dessous du zéro.

Je m’en fous, un jour, on m’engagera pour la VF de Porcinet, et là, je vais tous les enfoncer, ce sera mon heure de gloire.

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12 mars 2008

Je me demande bien qui a pu atterrir ici en tapant sur "Google" : "Michelle Torr amputée".

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